Retour chez les révoltés de Timisoara, d'où partit, en 1989, la vague qui renversa le dictateur communiste Nicolae Ceaucescu. Ils se sentent fiers, libres... mais dépossédés.
Timisoara.De notre correspondante
Un doux soleil réchauffe la place de l'Opéra de Timisoara. « Comme il y a vingt ans », sourit Lucian Caldararu. Ouvrier « un peu rebelle », il fut l'un des premiers à se lever contre le régime de Ceausescu, devant la maison du pasteur Tokes. « La vie était devenue insupportable, dit-il, il fallait que ça explose d'une façon ou d'une autre. »
Pendant sept jours, Lucian n'est pas rentré chez lui. Il a été de toutes les manifestations, a participé à l'arrestation des chefs de la Securitate locale. « Je n'ai jamais ressenti un tel sentiment de liberté, malgré les tirs sur la foule, les arrestations, les victimes... » La violente répression, ordonnée par le dictateur qui vacille, n'arrête pas le mouvement. « On n'avait pas peur, car on n'avait rien à perdre », explique-t-il.
Chaos et rumeurs folles
Petrisor Petre est un autre de ces anonymes qui vont écrire l'histoire. Il fut le premier à réclamer, devant la foule, la démission de Ceausescu et la tenue d'élections libres. « Le Premier ministre Dascalescu est arrivé, en me lançant : 'Vous allez voir les conséquences'. » Mais le pouvoir ne contrôle déjà plus le mouvement. La révolte se fait révolution, embrase Bucarest, le 21, et ne pourra plus être arrêtée.
Pourtant, l'euphorie ne dure pas. Après le 22, la fuite de Ceausescu, un climat de guerre civile s'installe. C'est l'époque des « terroristes » qui tirent sur les révolutionnaires. Loin des autres pays communistes, la Roumanie paie sa liberté au prix fort : plus de 1 200 morts et 5 000 blessés.
« On entendait des rumeurs folles, c'était le chaos », résume Lucian. C'est aussi le temps des « luttes de pouvoir », de la constitution du Front de salut national d'Ion Iliescu et Petre Roman, où d'anciens communistes « modernistes » prennent le train révolutionnaire.
Ce nouvel organe de pouvoir va décider de l'exécution des Ceausescu, le 25 décembre, pour « sauver » la révolution des « terroristes ». Mais pour beaucoup, c'est là que « la révolution a été confisquée », comme le déplore Lucian : « Le régime a chuté, mais la nomenklatura, à l'image d'Iliescu, est restée. »
« La révolution pour laquelle je suis sortie dans la rue n'a pas eu lieu », tranche Pompiliu Alamorean, premier maire de Timisoara libérée. Déçu, il a fini par se convaincre que tout cela est le résultat d'une gigantesque manipulation. Il évoque les rumeurs « d'agents étrangers, de coup d'État prévu de longue date » ¯ thèse d'ailleurs accréditée par certains historiens.
Vingt ans après, que reste-t-il à célébrer de cette révolution entourée de zones d'ombres, qui n'a pas tenu toutes ses promesses ? « La liberté d'expression et celle de circulation, c'est déjà ça », sourit Lucian. « Et une fierté qu'on ne pourra jamais nous enlever, celle de nous être levés contre la dictature. »
Marion GUYONVARCH, le 21/12/2009
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